L'heure juste
NOVEMBRE 2025
VUES SUR LE BAPE
QUE FONT LES ANALYSTES?
Durant les séances publiques, les analystes du BAPE s’affairent en silence à proximité des commissions d’enquête. Mais en quoi consiste exactement le travail de ces artisans de l’ombre? Il y a quelque temps, l’un d’eux a abordé le sujet avec l’équipe de la Direction des communications. Curieux de découvrir ce qui est ressorti de cette rencontre? Voici votre chance!
- Alexandre Bourke, analyste au BAPE
Saviez-vous que les analystes qui prêtent main-forte aux commissaires du BAPE jouent parfois les gardes du corps? «Pour nous assurer que les commissaires ne sont pas influencés, nous devons les accompagner partout, même à la salle de bain, afin qu’il y ait toujours un témoin lorsque des gens les interpellent, explique Alexandre Bourke, analyste. Quand une personne aborde le projet à l’étude, on lui demande de nous suivre un peu à l’écart, on l’écoute et l’on transmet l’information pertinente à la commission.» Évidemment, les responsabilités d’un ou une analyste dépassent ce rôle anecdotique. De plus, les tâches et les délais varient selon le type de mandat concerné. Nous explorons ici le cas d’une audience publique sur un projet.
Préparation aux séances
Pour accomplir leur travail, les analystes suivent une démarche systématique et rigoureuse, comprenant différentes étapes, avec des actions et des livrables à réaliser ainsi que des moyens et des outils pour y parvenir. D’abord, ils doivent s’approprier le contenu du dossier en se renseignant sur le projet. Ils lisent les requêtes d’examen public transmises par la population, la documentation déposée par l’initiateur, le compte rendu de la période d’information publique et la revue de presse fournie par la personne responsable des communications. Ils prennent aussi connaissance des rapports du BAPE sur des projets de même nature ainsi que de documents techniques et d’articles scientifiques externes pertinents, notamment. «En moyenne, on passe à travers un millier de pages d’information», illustre Alexandre Bourke.
Ce faisant, les analystes contribuent à cibler les enjeux relatifs au projet, c’est-à-dire «ce qu’on pourrait perdre ou gagner à la suite de sa réalisation», précise-t-il. Ceux-ci peuvent avoir été soulevés par des citoyennes et citoyens lors de la période d’information ou dans les requêtes, ou être déterminés par la commission. Les analystes listent également les organismes et ministères auxquels la commission devrait demander de déléguer des personnes-ressources pour répondre à ses interrogations de même qu’à celles de la population en première partie de l’audience publique. Enfin, ils préparent un premier jet de la grille de questionnement dont les commissaires se serviront pour mener leur enquête. Après quoi, les membres de l’équipe révisent et finalisent le document tous ensemble.
C’est aussi à cette étape que les analystes se partagent les responsabilités pour le reste du mandat. Il faut s’occuper des communications avec l’initiateur et les personnes-ressources. En effet, si la personne à la coordination répond aux questions d’ordre administratif et logistique, les analystes gèrent celles qui concernent le contenu technique du dossier. Autres tâches à distribuer: la collaboration avec la cartographe et le suivi de la prise en compte des principes de développement durable dans la réflexion.
À ce propos, l’équipe s’interroge dès le départ sur le lien qu’entretient le projet avec chacun de ces principes. Elle évalue également l’importance de cette relation. Puis, elle profite des étapes charnières du mandat pour revenir sur ses observations et les ajuster en fonction de l’évolution de la situation. Le ou la responsable du suivi consigne le tout dans une grille. «Cet outil nous aide à garder le développement durable en tête tout au long de l’analyse», indique Alexandre Bourke.
- Quelques membres de l’équipe des analystes et le numéro du plus récent rapport sur lequel ils ont travaillé; de gauche à droite: Jérémie Hagen-Veilleux (no 392), Léa Harvey (no 389), Françoise Quintus (no 389), Charles Drouin-Lavigne (no 393 à venir), Alexandre Bourke (no 389), Émilie Batailler (no 387), Julie Crochetière (no 392) et Jean-François Bergeron (no 388).
Attention-réaction
Durant les séances de la première partie d’une audience publique, les analystes se trouvent à une table située à l’avant de la salle, non loin de celle des commissaires. Ils contrôlent ce qui apparaît sur l’écran installé devant ces derniers et assurent ainsi le lien entre la commission et le reste de l’équipe sur place et à distance. Alors que les participantes et participants se succèdent au micro pour poser des questions, ils écoutent attentivement les échanges et transmettent des messages au président ou à la présidente. Il peut s’agir d’information sur le sujet abordé, de suggestions de sous-questions ou de références techniques ou scientifiques de nature à enrichir la discussion et à cerner la vérité. Ce faisant, ils assurent le suivi de la grille de questionnement.
En séance, les analystes ont aussi à effectuer des suivis auprès de l’initiateur et des personnes-ressources concernant des questions auxquelles ils doivent répondre, des documents à déposer ou d’autres demandes de la commission.
- En séance publique, les analystes travaillent à une table qui se trouve à gauche des commissaires.
Pas de répit!
Entre la première et la deuxième partie de l’audience publique, l’équipe ne chôme pas. Les commissaires et les analystes reviennent sur ce qui s’est dit en séance et revisitent les principaux enjeux sur lesquels le rapport se penchera. Ils établissent ensuite une table des matières, à partir de laquelle ils rédigent un canevas. Ce texte réunit le plus d’information possible sur chaque sujet et spécifie sous quel angle d’analyse l’enjeu sera abordé.
Puis, quatre jours avant le début de la deuxième partie, c’est le sprint! Il faut lire en priorité les mémoires qui seront présentés en séance afin que les commissaires puissent profiter de la présence des participantes et participants pour interagir avec eux. «Ils vont poser des questions aux gens pour mieux comprendre leur point de vue», résume Alexandre Bourke.
Bien entendu, les analystes, comme les commissaires, lisent tous les mémoires et les commentaires. Ils doivent également s’assurer que les documents ne contiennent pas de propos contrevenant aux règles de participation du BAPE (affirmations diffamatoires, racistes, etc.), qu’ils respectent le droit d’auteur et le droit à la vie privée, notamment.
Encore du chemin à parcourir
Après les séances de la deuxième partie, au cours desquelles les analystes agissent en soutien à la commission comme précédemment, l’équipe se consacre à la rédaction du rapport. Elle ajuste d’abord la table des matières, qui joue un rôle de plan de travail, en fonction du contenu des mémoires. Puis, les rédactrices et rédacteurs entament la production de la première version de leurs sections. «Dès le début, on cherche à arriver à des constats et des avis. S’il n’y en a pas, ça ne vaut pas la peine d’aborder l’enjeu», remarque Alexandre Bourke.
Après chaque version, tous les membres de l’équipe lisent et commentent les chapitres de leurs collègues. «C’est très, très difficile pour l’ego, confie l’analyste. À partir du moment où l’on dépose notre texte, il ne nous appartient plus. Une fois bonifié par l’équipe, il devient vraiment le texte de la commission.» Bien entendu, il arrive que certains points ne fassent pas l’unanimité. «Mais on parvient généralement à un consensus, poursuit-il. Au final, ce sont les commissaires qui ont le dernier mot.»
Après trois versions, parfois plus, c’est au tour du comité de lecture de lire et de commenter le rapport. Il est composé du président du BAPE, de la directrice de l’expertise environnementale et du développement durable, de la conseillère juridique, d’un ou une membre à temps plein et du conseiller ou de la conseillère en communication au dossier. Cela dit, «il appartient à la commission de décider si elle tiendra compte ou non des commentaires du comité puisqu’elle demeure indépendante dans l’analyse du projet», insiste Alexandre Bourke.
S’ensuivent la révision linguistique et la validation des références, une étape qu’il qualifie de pénible, non sans en souligner la nécessité: «C’est ce qui fait la rigueur des rapports. Ça bouge d’une version à l’autre, des erreurs se glissent dans le document, alors il est vraiment important de tout vérifier.»
Il y a plus. En fin de course, les analystes réalisent des tâches liées à la fermeture du dossier: consignation des sources dans le cahier de corroboration des références externes, extraction des avis pour les transmettre aux personnes-ressources concernées, réunion de bilan, conservation d’informations utiles récoltées durant le mandat, compilation de certaines données (par exemple, sur la participation des femmes), etc.
En terminant, vous vous demandez peut-être ce qui passionne le plus Alexandre Bourke dans son travail. «C’est toujours différent, on apprend beaucoup», lance-t-il. Il s’émerveille également de voir ce qu’une petite équipe peut accomplir en un aussi court laps de temps. «C’est incroyable ce qu’on réalise ensemble», conclut-il. Nous ne pouvons qu’acquiescer.