L'heure juste
AVRIL 2026
VUES SUR LE BAPE
35 ANS D'ENGAGEMENT SIGNÉS RENÉ BEAUDET
« Pas de citoyens, pas de BAPE »
Le 17 avril dernier, une page importante de l’histoire du BAPE s’est tournée. Après 35 années de service, René Beaudet, secrétaire et directeur général de l’administration et des communications, a quitté ses fonctions, laissant derrière lui bien plus qu’une carrière.
On va parler de certains rapports encore 10, 15, 20 ans plus tard. Pour changer une culture, une façon de penser, ce n’est pas si long que ça, même si ça prend 10 ou 15 ans.
Il laisse une empreinte durable sur l’institution, sur ses pratiques et sur la manière de concevoir la participation citoyenne au Québec.
À la veille de son départ, une chose frappe d’emblée : la sérénité. « Je me sens serein. J’ai tellement aimé mon travail que je n’ai jamais eu hâte à ma retraite, je n’ai jamais compté les jours », confie-t-il en évoquant ce qu’il décrit lui-même comme un emploi de rêve dans la fonction publique.
Dans ses mots comme dans son parcours, une évidence s’impose. Celle d’un homme profondément animé par le service public et habité par une conviction sincère : le BAPE n’a de raison d’être que pour les citoyennes et citoyens.
Le hasard, la persévérance… et un appel manqué
Au départ, rien ne destinait René Beaudet à une longue carrière au BAPE. Ingénieur forestier de formation, il amorce sa trajectoire dans le milieu scientifique à Forêts Canada. Mais un enchaînement de circonstances, qu’il qualifie de « concours de circonstances incroyables », viendra tout changer.
En 1991, alors qu’il cherche à réorienter sa carrière, un appel laissé sur son répondeur deviendra le point de bascule. « Si je n’avais pas eu l’intuition de rentrer plus tôt de vacances, si j’étais arrivé une semaine plus tard, quelqu’un d’autre aurait pris ma place », raconte-t-il.
Cet appel du secrétaire de la commission sur la protection des forêts marquera le début de cette aventure qui durera plus de trois décennies.
Mais au-delà de la chance, il insiste sur ce qui l’a toujours défini : la persévérance et le courage. « Je suis un pitbull. Je ne lâche pas le morceau. »
Trouver sa voie : analyste au cœur du BAPE
C’est comme analyste que René Beaudet découvre sa véritable place. « C’est là que j’ai senti que j’étais sur mon X », dit-il sans hésiter.
Plongé dans des mandats d’envergure, il participe à certaines des commissions les plus marquantes du BAPE, notamment sur les forêts, la gestion des matières résiduelles, la production porcine ou l’évaluation des projets d’infrastructure majeurs proposés par Hydro-Québec pour sécuriser le réseau à la suite de l’épisode de verglas de 1998.
Le rythme était intense, parfois extrême. « J’ai travaillé ventre à terre. J’ai passé des nuits entières à écrire sous pression, pour produire pour le lendemain matin. J’ai travaillé comme un fou, à un prix intellectuel que je ne paierais plus aujourd’hui. »
C’est dans cette intensité qu’il forge sa compréhension du rôle unique du BAPE, un lieu où l’expertise rencontre la parole citoyenne.
Écouter autrement
Comme plusieurs experts, René Beaudet arrive au BAPE avec une vision initiale teintée de biais. « Quand je suis arrivé, comme d’autres, j’avais cette idée que les gens ne comprennent pas. »
Cette perception changera rapidement. « Ce qu’on ne comprend pas comme expert, c’est que les gens vivent dans leur communauté et eux, ils le savent. La consultation publique et l’écoute te font cheminer. En bout de course, tu arrives complètement ailleurs de là où tu es parti. C’est là toute la richesse du processus. »
Ce changement de vision deviendra l’un des piliers de sa carrière : toujours placer les citoyennes et citoyens au cœur de la démarche.
Le BAPE, moteur de transformations durables
Au fil des décennies, René Beaudet a été témoin et acteur de profondes transformations sociétales. Des enjeux majeurs tels que la gestion de l’eau, la protection des forêts, la gestion des matières résiduelles et la production porcine ont été analysés par le BAPE dans le cadre d’audiences génériques dont les effets se font sentir à long terme.
Pour lui, l’influence du BAPE ne se mesure pas dans l’immédiat, mais dans la durée.
« On va parler de certains rapports encore 10, 15, 20 ans plus tard. C’est le temps qui fait la différence. Pour changer une culture, une façon de penser, ce n’est pas si long que ça, même si ça prend 10 ou 15 ans. »
Cette vision sur le long terme contraste avec les critiques parfois formulées à l’égard de la longueur du processus. « Si un projet de plusieurs milliards de dollars s’implante pour les 50 ou 100 prochaines années, pourquoi se priverait-on de quelques mois pour écouter les citoyens? Ce serait ridicule. »
Une institution en évolution
En 35 ans, le BAPE a évidemment évolué et René Beaudet en observe les changements avec lucidité.
C’est notamment le cas du côté des initiateurs de projets pour qui la transformation est notable. « Au début, ils étaient très réticents. Ils étaient peu ou mal préparés. Aujourd’hui, plusieurs ont appris. Ils savent que le BAPE est un incontournable. »
Mais c’est surtout la place des citoyennes et citoyens qui s’est affirmée. « Les groupes environnementaux étaient beaucoup plus présents à une certaine époque. Ils ont modifié leur manière d’intervenir. Aujourd’hui, ce sont beaucoup plus des citoyens ou des groupes affinitaires qui participent, c’est-à-dire des citoyens qui se regroupent spontanément autour d’un projet, qui prennent la parole et s’organisent. La dynamique a changé. »
Cette évolution ramène à l’essentiel : la confiance du public. « Pas de citoyens, pas de BAPE », rappelle-t-il. Car au-delà des transformations, l’institution repose sur une chose fragile : sa capacité à demeurer pertinente aux yeux des citoyennes et citoyens.
« Le jour où les citoyens ne voient plus la pertinence du BAPE, ce n’est pas le gouvernement qui va se battre pour nous. On est là parce que les citoyens le réclament. Je ne suis pas sûr non plus qu’un groupe d’initiateurs se battrait si le BAPE était menacé de fermeture, même si j’aimerais croire le contraire. »
Il insiste sur une responsabilité constante : ne jamais perdre de vue celles et ceux pour qui l’institution existe. « L’enjeu, c’est de ne pas travailler pour notre nombril. Les organisations, inconsciemment, font des choses pour faciliter les processus, pour se faciliter la tâche, pour être plus efficaces pour elles-mêmes. Mais parfois, c’est au détriment du citoyen. On a toujours un défi d’efficience, mais surtout un défi de rester pertinent. »
Bâtir dans l’ombre
Au-delà des grandes commissions sur lesquelles il a travaillé, René Beaudet a contribué à structurer durablement l’organisation.
Démarche systématique d’analyse, prise en compte des principes de développement durable ou guide de gestion, voilà autant d’outils aujourd’hui ancrés dans les pratiques du BAPE qui portent sa marque. « Les gens ne se souviendront pas que ça vient de moi, mais ce n’est pas grave. »
Cette humilité reflète bien l’homme remarquable et son approche du travail collectif, souvent invisible, mais essentiel. « On a bâti ça en équipe. Rien ne se fait seul. »
À l’heure de tourner la page, ce ne sont ni les projets ni le travail accompli qui occupent le premier plan. « Ce qui va me manquer le plus, c’est le monde. C’est d’avoir le sentiment de faire la différence », ajoute-t-il en parlant avec fierté du rôle positif qu’il a joué dans la carrière ou dans la vie de certaines personnes, des relations humaines bâties au fil des ans qui donnent tout son sens à son parcours.
René Beaudet tourne maintenant la page après 35 ans, mais son empreinte, elle, restera indélébile. Son parcours rappelle que les grandes institutions ne tiennent pas seulement par leurs lois ou leurs processus, mais par celles et ceux qui les incarnent et qui y mettent leur cœur.
Il laisse derrière lui une institution crédible, bien ancrée dans sa mission démocratique et profondément marquée par l’idée qu’écouter les citoyennes et citoyens n’est pas qu’une simple étape du processus. C’est sa raison d’être.